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Affaire C-440/23 : Un arrêt européen sur les jeux d’argent désigne un vainqueur dont personne ne parle

Roman Baranovskyi, Avocat senior, Responsable du pôle iGaming et Investissements, SBSB FinTech Lawyers

Le mois dernier, la plus haute juridiction européenne a rendu son arrêt dans l’affaire C-440/23 – une décision que le secteur des jeux d’argent attendait avec appréhension. En résumé : les opérateurs de casinos en ligne sans licence locale dans les pays de l’UE doivent désormais rembourser les pertes des joueurs. Point final.

La réaction du secteur s’est divisée comme prévu : Malte a paniqué, les opérateurs offshore ont rejeté la faute sur autrui et les associations de consommateurs ont célébré une victoire chèrement acquise. Mais l’essentiel est passé inaperçu.

Comment un simple arrêt est devenu un principe juridique européen

Pendant des années, les jeux d’argent en ligne ont fonctionné selon une fiction commode : obtenir une licence à Malte équivalait de facto à une licence valable dans toute l’Europe. L'Autorité des jeux de Malte (MGA) jouissait d'une bonne réputation, l'île était un État membre de l'UE, et les opérateurs en profitaient pour proposer leurs services aux joueurs allemands, autrichiens et néerlandais sans avoir à se soumettre à la procédure longue et coûteuse d'obtention d'une licence locale dans chaque pays. À son apogée, Malte abritait plus de 300 sociétés de jeux d'argent agréées, ce qui en faisait le centre névralgique de la réglementation d'un marché européen des jeux d'argent en ligne dont le chiffre d'affaires atteignait 47,9 milliards d'euros en 2024, selon l'Association européenne des jeux et des paris.

Les tribunaux européens s'opposaient à cette situation depuis des années. L'Allemagne et l'Autriche, en particulier, ont commencé à statuer que les contrats conclus entre des opérateurs non agréés et des joueurs locaux étaient purement et simplement nuls – ce qui permettait aux joueurs d'intenter une action en justice pour recouvrer non seulement leurs pertes récentes, mais aussi celles remontant à plusieurs années.

L'arrêt d'avril 2026 dans l'affaire C-440/23 (European Lotto and Betting et Deutsche Lotto und Sportwetten) a transformé cette tendance des tribunaux nationaux en un principe juridique à l'échelle de l'UE. Le message des plus hautes juridictions européennes : une licence maltaise – ou d’ailleurs – ne vous autorise pas à exercer votre activité dans un autre pays de l’UE. Chaque pays décide lui-même de ce qui est légal sur son territoire. Et si vous y exercez votre activité sans autorisation, vos joueurs peuvent vous réclamer le remboursement de chaque euro perdu.

Les véritables bénéficiaires ne sont pas les joueurs

Ce que le discours sur la protection des consommateurs occulte, c’est une question simple d’avantage concurrentiel.

Les opérateurs exposés à une lourde responsabilité suite à cette décision ne sont pas les grands noms que vous connaissez. Les acteurs majeurs – ceux dont le nom est connu de tous et qui sont cotés en bourse – détiennent déjà des licences locales sur tous les marchés européens importants. Ils ont investi des années et des dizaines de millions dans la mise en place de cette infrastructure de conformité, tandis que leurs concurrents offshore, plus petits, ont évité cet investissement et ont servi les mêmes joueurs. Rien qu’en Autriche, des actions collectives contre des opérateurs offshore sont en cours depuis 2020. Les financeurs de litiges regroupent des milliers de plaintes individuelles, couvrant des pertes remontant jusqu’à 30 ans en vertu du droit autrichien.

Cette décision ne pénalise pas les grands opérateurs. Pour les petits opérateurs ayant bâti leur activité européenne sur une licence offshore, cela modifie fondamentalement le calcul des risques. L'Italie nous a montré les conséquences : une réforme des licences, entrée en vigueur en novembre 2025, a réduit un marché de plus de 400 sites de jeux actifs à seulement 52 opérateurs agréés. Chaque licence, d'une durée de neuf ans, coûte 7 millions d'euros, selon l'autorité italienne des jeux, l'ADM. Ce système vise en réalité à confier le contrôle du marché à des acteurs historiques bien capitalisés. La décision C-440/23 aboutit au même résultat par un mécanisme différent : non pas en augmentant le coût d'entrée, mais en rendant l'exclusion du système quasi impossible.

Pourquoi l'argument « Nous ne sommes pas Malte » n'est pas une défense

Après la décision, les opérateurs agréés dans d'autres juridictions offshore – Curaçao, Anjouan, etc. – ont majoritairement haussé les épaules : l'argument de Malte concernait spécifiquement le passeport européen, ont-ils déclaré, et comme ils n'avaient jamais avancé cette affirmation, ils se croyaient à l'abri. Ils se trompaient.

Le raisonnement du tribunal est indépendant de l'argument avancé par l'opérateur. Tout dépend d'une question simple : cet opérateur possède-t-il une licence valide au regard de la législation du pays de résidence du joueur ? Si la réponse est négative, le contrat est nul et les pertes sont recouvrables. Cela est vrai que la licence soit délivrée par Malte, Curaçao ou tout autre pays.

Cependant, tous les marchés de l'UE ne fonctionnent pas de la même manière. Les tribunaux autrichiens se sont montrés les plus sévères, ordonnant systématiquement le remboursement intégral des pertes. La situation est plus complexe en Allemagne : le tribunal régional de Dresde (Landgericht Dresden) a rejeté une action en responsabilité contre un dirigeant début 2026, estimant que le droit allemand exige une faute intentionnelle, et non pas simplement l'absence de licence. Le risque est bien réel dans les deux pays, mais les opérateurs ne doivent pas présumer qu'ils présentent le même profil de risque.

Un nouvel outil de mise en application change encore la donne. Dans l'affaire C-716/24, en cours, un acteur allemand a obtenu gain de cause contre un opérateur offshore et a ensuite demandé le gel des comptes bancaires de ce dernier à Chypre – où transitaient ses paiements – grâce au mécanisme de l'ordonnance européenne de conservation des comptes (OECC). Conclusion préliminaire de l'avocat général : les juridictions de l'UE peuvent geler ces comptes, quel que soit le lieu d'agrément ou d'immatriculation de l'opérateur. Les procédures d'insolvabilité ouvertes hors de l'UE ne les bloquent pas non plus. Pour les opérateurs qui pensaient que leur infrastructure de paiement dans les places financières européennes comme Chypre, le Luxembourg ou l'Irlande était à l'abri, il s'agit d'une évolution majeure.

Que doivent faire les opérateurs – et quand ?

Il est possible d'agir de manière proactive, mais le temps presse. Obtenir une licence locale en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Suède prend entre 12 et 18 mois, même dans les meilleures conditions. Les opérateurs qui s'y prennent dès maintenant peuvent l'obtenir avant que la vague de litiges ne les atteigne. Depuis 2021, des cabinets d'avocats autrichiens et allemands spécialisés dans la défense des plaignants mènent des actions en justice industrialisées contre les opérateurs titulaires d'une licence MGA, regroupant des centaines d'acteurs individuels en actions coordonnées et travaillant sur la base d'honoraires de résultat. Ce système est rentable, en pleine expansion et ne tient pas compte des distinctions de juridiction. Les opérateurs qui tardent à agir se restructureront sous la pression juridique, avec un historique avéré d'exploitation sans autorisation locale. Cet historique est déterminant tant pour l'ampleur de la responsabilité que pour toute future négociation de licence.

Il convient de préciser que les licences offshore ne sont pas obsolètes. Pour les marchés d'Asie, d'Amérique latine ou d'Afrique, où ce mécanisme de restitution n'existe pas, des juridictions comme Anjouan ou Tobique restent commercialement pertinentes. La question n'est pas de savoir s'il s'agit d'une option « offshore ou locale » de manière générale, mais plutôt de déterminer les marchés ciblés et de vérifier si la structure de licence est adaptée à cette réalité. Les opérateurs qui adoptent la bonne approche traitent leurs activités en Europe et sur les marchés émergents comme des problématiques distinctes nécessitant des solutions spécifiques. Ce que l'arrêt C-440/23 laisse encore en suspens

L'arrêt est contraignant et l'orientation est claire, mais plusieurs questions demeurent sans réponse et influenceront la manière dont les choses évolueront au cours des deux prochaines années.

Premièrement, comment les tribunaux appliqueront-ils le critère de la « connaissance du joueur » ? La CJUE a laissé aux juridictions nationales la possibilité de rejeter les demandes de restitution si un joueur savait pertinemment que l'opérateur n'était pas agréé. En pratique, ce filtre a rarement été utilisé pour bloquer les demandes, mais à mesure que le contentieux se développe, les opérateurs pourraient commencer à le contester plus systématiquement.

Deuxièmement, l'arrêt définitif de la CJUE dans l'affaire C-716/24 confirmera-t-il l'approche de l'OEB exposée par l'avocat général ? Si tel est le cas, le mécanisme de gel des avoirs deviendra un outil de contrôle standard dans toute l'UE et l'intérêt pratique des structures offshore s'en trouvera encore réduit.

Troisièmement, qu'adviendra-t-il du projet de loi maltais n° 55 ? La procédure d'infraction engagée par la Commission européenne (INFR(2025)2100) est en cours. Si la Commission obtient gain de cause, Malte sera contrainte d'abroger l'article 56A, supprimant ainsi le dernier recours procédural dont bénéficiaient les opérateurs agréés par la MGA pour se soustraire à l'application de la réglementation dans leur juridiction d'origine.

Il ne s'agit pas de questions juridiques abstraites. Chacune d'elles aura un impact direct sur l'étendue de la responsabilité, la rapidité de l'application de la réglementation et les options stratégiques dont disposent les opérateurs pour gérer cette transition.

En résumé, la décision C-440/23 se présente comme une mesure de protection des consommateurs. Son effet profond est une réorganisation structurelle de l'un des secteurs du divertissement les plus rentables d'Europe, une réorganisation qui se faisait attendre.

La voie détournée des activités offshore se referme, et les opérateurs qui l'ont compris très tôt sont en position de force. Ceux qui attendent encore de voir comment les choses évoluent ne font pas qu'accumuler des responsabilités ; ils n'ont plus beaucoup de temps pour y remédier à leur avantage.

Publié May 17, 2026 par Brian Oiriga
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